Congrès mondial sur l'《auto/biographie》à Pékin

Report by Philippe Lejeune (Université de Paris, Nord)

Un jeune universitaire chinois, Zhao Baisheng, qui travaille au départment d'anglais de l'Université de Pékin, se prend de passion pour l'autobiographie - en particulier pour la tradition autobiographique chinoise. Il suffit souvent d'un homme passionné pour créer un movement - quand le terrain est "mûr". Dans cette Chine qui se remet du choc catastrophique de la Révolution culturelle et cherche sa voie du côté du libéralisme économique, le terrain devait l'être pour une quête d'identité. Zhao Baisheng essaie d'abord de susciter, par une série de rencontres annuelles, l'intérêt de différents collégues pour un sujet jusque-là pratiquement vierge (universitairement parlant) en Chine. Il crée au sein de son Université un "Center for World Auto/Biography"*. Il prend des contacts à l'étranger partout où il peut - essentiellement dans le monde anglo-saxon, qui est son domaine d'étude, et qui se trouve être le mieux structuré pour la communication entre chercheurs. Mais il quête aussi, partout ailleurs dans le monde, des âmes-sœurs. En 1996, il entend parler (comment?) de l'APA et écrit à Ambérieu, nous lui répondons, et voilà le dialogue noué. Je lui suggère de faire à Pékin un petit sondage sur la pratique du journal intime chez les étudiants, il le fait (voir Faute à Rousseau n゜16, octobre 1997, p.65). Pendant ce temps-là prend corps son grand projet, un congrès mondial sur l'auto/biographie à Pékin! Son rêve s'est réalisé: regardez notre "photo de classe", prise le 21 juin dernier au début du congrès. Nous sommes presque une centaine, une cinquantaine d'universitaires chinois (avec un grand nombre de jeunes doctorants ou post-doctorants), et une quarantaine d'étrangers, venus pour la plupart d'Amérique du Nord (une vingtaine), d'Australie, Nouvelle-Zélande, Afrique du Sud, Inde… Il y a des absences spectaculaires: aucun des pays voisins (Russie, Japon, Corée, Vietnam…) n'est représenté, pas plus que l'Amérique latine ni le monde arabe. Il y a des présences maigrichonnes, l'Europe, pour ne pas la nommer. Pourtant le congrès avait fait l'objet d'une brève dans la Faute à Rousseau...Nous n'avons à nous en prendre qu'à nous: si la communauté autobiographique européenne était mieux structurée, elle saurait faire circuler l'information. Cela m'a donné l'occasion, néanmoins, de faire la connaissance de Margaretta Jolly, notre voisine de Brighton (Mass-Observation Archive), qui du coup est venue la semaine suivante aux Journées d'Ambérieu (on a lu ci-dessus sa présentation de l'encyclopédie elle aussi "mondiale"qu'elle a mise en chantier).

Il est vrai que l'obstacle terrible, à Pékin comme en Europe, est la langue. Le congrès se déroulait en chinois et en anglais, et il n'y avait pas de traduction simultanée. Pour les sessions plénières, un petit résumé était fait dans l'autre langue. Mais le congrès fonctionnait essentiellement en ateliers parallèles, en anglais ou en chinois, sans traduction aucune. C'était le côté supplice de Tantale de ce congrès passionnant. Nous étions venus pour tout apprendre de l'autobiographie chinoise, et nous avons glané nos informations dans les résumés en dix lignes des interventions, et dans les sympathiques conversations au moment des repas.

Voici ce que j'en ai retenu. Il faut distinguer entre la tradition chinoise jusqu'en 1911, et la Chine moderne. L'idée d'autobiographie semble fondamentalement étrangère à la civilization chinoise traditionnelle. Bien sûr, aujourd'hui que l'autobiographie est devenue une valeur (perçue comme importée d'Occident), on peut toujours discerner rétrospectivement des inspirations, des expressions indirectes, etc., et reconstruire une tradition. Je puise mon information essentiellemnt dans la communication de Wang Dun "Notes on different auto/biographical mentalities in China and the West", qui est catégorique sur l'allergie de la Chine traditionnelle au moi individuel. Mais Zhao Baisheng lui-même, dans son exposé initial, allait dans le même sens, comme le fait que la plupart des communications d'intervenants chinois sur la tradition de leur pays portaient sur la biographie plutôt que sur l'autobiographie. A partir de 1911, tout change, à la fois parce que les modèles occidentaux de l'autobiographie se répandent, et que l'histoire ébranle avec une violence inouie les structures socials traditionnelles, les mentalités et les valeurs, posant à chacun la question de son identité. La plupart des communications sur la Chine du XXe siècle nous semblaient du coup parler de problèmes qui nous étaient hélas trop familiers - toutes les violences de l'histoire, depuis l'autobiographie (en collaboration) du dernier empereur Pu Yi (publiée en 1964 et vendue à 2 millions d'exemplaires) jusqu'aux acteurs (des deux bords) de la Révolution culturelle. -Mais comment juger de la circulation des récits de vie dans la Chine actuelle? Malgré l'accueil chaleureux de nos amis chinois, nous avions le sentiment, faute de connaître la langue, faute de contacts réels qui supposeraient un séjour plus long, de vivre dans une sorte de bulle. J'ai rédigé ce compte rendu parce que, revenant de Chine, il faut bien en parler à ceux qui sont restés ici, mais en sais-je plus qu'eux? - j'en doute.

Le congrès, intitulé "First international conference…", promettait une suite. Il s'est terminé par une "table ronde" dont le but était de faire le point sur les organizations autobiogrphiques existantes dans le monde (j'ai présenté l'APA et Margaretta Jolly, Mass-Observation - la plupart des autres organizations étaient des revues ou des groupes universitaires), et de poser les foundations d'une association internationale. Une solution d'attente a été retenue: commencer par faire connaissance entre nous par le biais d'une "mailing list" (groupe de discussion par courrier électronique) qui est gérée par Craig Howes (University of Hawai'i, courrier électronique: craighow@hawaii.edu), en attendant que certans d'entre nous (dont Zhao Baisheng) se retrouvent en juillet 2000 à un autre congrès international à Vancouver, Colombie Britannique, Canada ou, pourquoi pas, en Chine de nouveau, à un second congrès international qui se tiendrait à Fuzhou. Espérons que les Européens y seront plus nombreux à venir apprendre à manger le moi avec des baguettes.

*Le mot "auto/biograhpie" avec une barre médiane est d'usage courant dans les milieux universitaire anglo-saxons pour designer l'ensemble biographie + autobiographie.

(Published in La Faute à Rousseau n゜22 - octobre 1999, pp.65-66.)
 
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